Interview : Hong Sang-soo

Petite infidélité au cinéma japonais : le Sud-Coréen Hong Sang-soo est l’un des  réalisateurs que j’apprécie le plus, au point de l’avoir rencontré en 2005 à Paris pour l’interviewer. Voici donc l’interview en question, suivie de mon avis sur les premières années de sa filmographie. Bonne lecture.

Hong Sang-soo est né le 25 octobre 1960 à Séoul. C’est aux États-Unis qu’il fait ses premières armes, avant de véritablement commencer à travailler dans son pays, la Corée du Sud. Comme ses projets (visiblement pas assez commerciaux) ne trouvent pas preneur, il va travailler pour des Majors qui, paradoxalement, se trouvent à l’opposée de son idée du cinéma. Mais il faut bien vivre, et Hong Sang-soo fera donc ses débuts au sein d’un grand studio. Après avoir fait ses preuves, il parviendra enfin à imposer l’un de ses choix, et réalisera un film.

Un film qui changera tout, au titre pourtant peu évocateur : LE JOUR OÙ LE COCHON EST TOMBÉ DANS LE PUITS. Sous ce titre, se devine une histoire : un cochon tombe dans un puits, dans un village où il ne se passe jamais grand-chose. Les gens, en se penchant au dessus du puits, ne verront que l’eau, et dans l’eau, le reflet de leur visage morne. Tout est donc déjà là, ou presque : le cinéma comme un miroir de la réalité, et ce reflet que le spectateur interprètera ou pas comme l’image même de son identité. Électrochoc au sein du petit monde de la critique : ça y est, on le tient enfin, ce cinéma si à part, qui rappelle parfois celui d’Éric Rohmer.

Avec ses autres films, Hong Sang-soo n’aura de cesse de peindre et repeindre la réalité, dans des longs métrages à la réalisation d’une rare complexité. Aussi bien sur le fond, que sur la forme.

Interview (18 octobre 2005 à Paris) :

– Vos débuts ne sont pas très académiques. Il me semble en effet que vous êtes venu au cinéma après avoir été déçu par le théâtre. Et même dans les écoles de cinéma sud-coréennes, vous n’étiez pas très bien et vous avez préféré partir aux États-Unis… Êtes-vous parti parce que vous ne vous sentiez pas à votre place au sein du cinéma coréen, ou bien plus généralement au sein de la société coréenne ?

Ce n’est pas que j’ai été déçu par le théâtre, mais avant même de connaître vraiment le théâtre, ce qui m’a gêné c’est qu’à l’époque il y avait une véritable vie collective dans ce département, les gens étaient toujours tous ensemble, et ça ne correspondait pas à mon état d’esprit à ce moment-là. C’est pour ça que j’ai changé de matière et que je suis allé vers le cinéma.

Si je suis ensuite parti aux États-Unis, c’est parce qu’une certaine confusion s’était installée en moi depuis mon enfance. Je n’y trouvais aucune solution, j’ai donc saisi cette occasion de partir, en espérant qu’un nouvel environnement m’aiderait.

– À vos débuts, cette expérience américaine s’est-elle révélée plus enrichissante que votre expérience en Corée du Sud ?

Quand je suis parti aux États-Unis, j’étais bien, car c’était la première fois que j’étais dans un lieu où je ne connaissais personne. J’avais l’impression de vivre dans une nouvelle peau, je ne connaissais plus le stress. Du point de vue de ma carrière, c’est vrai que c’est à cette époque-là que j’ai compris ce qu’était mon objectif en tant que cinéaste, et j’ai acquis beaucoup de repères qui m’ont aidé par la suite.

– J’ai l’impression que vous utilisez plusieurs degrés de lecture : vos films sont très immersifs, mais vous n’abandonnez pas le spectateur, celui-ci participe, réfléchit et chacun peut vivre le film différemment, suivant ses expériences personnelles. J’ai moi-même parfois eu mal en voyant l’un de vos films, parce que l’un des personnages me rappelait un choix que je n’avais jamais su faire. Vos longs métrages nous révèlent beaucoup de choses sur nous-mêmes. Est-ce le résultat que vous recherchez avant de réaliser un film ?

Je ne commence pas un film avec un message que je souhaiterais transmettre au spectateur, je n’ai pas d’objectif précis. Je pars d’une situation très ordinaire, et des petits détails viennent s’y coller par des chemins assez inexplicables. Ensuite il y a une forme qui englobe cela en un tout. Je mets aussi beaucoup de moi-même dans ce processus. L’objet final donne différentes émotions aux spectateurs. Quand ceux-ci me rapportent leurs sentiments après vu le film, le cycle se referme. Si quelqu’un fait un vrai film à message, la seule interrogation est de savoir, à la fin, si ce message a réussi à passer ou pas. Pour moi ce n’est pas ça : je crée un objet sur lequel chacun a son avis, c’est ce que j’aime faire. À la fin, chaque avis peut en valoir un autre, et m’intéresser.

– Je suppose que toutes vos scènes ont un sens, une finalité. Dans TURNING GATE par exemple, le personnage principal du film mâte une jolie fille dans un restaurant, jusqu’à ce que le petit ami de cette dernière s’en aperçoive et crée un scandale. Cette scène m’a considérablement gêné. J’avais l’impression que j’étais à la place du personnage principal, car comme tout le monde, j’ai déjà regardé des jolies filles discrètement. Dans cette scène de TURNING GATE, j’ai eu littéralement l’impression de me faire prendre la main dans le sac. Cette scène n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, mais ma réaction était-elle celle que vous escomptiez lorsque vous avez filmé ce passage ?

C’est une question de réalité. Certains trouvent la réalité ennuyeuse, ou dépourvue de sens. On peut penser que la réalité est un amas de fragments qui n’a pas de sens, on essaie alors de l’interpréter, de l’embellir. Pour moi ce n’est pas le cas : la réalité on ne la regarde pas assez. En un sens on a un peu cessé de la regarder et donc j’essaie de faire en sorte que les gens s’y attardent davantage.

Quand je pars d’une situation quotidienne que je saisis de façon assez intuitive, j’espère qu’elle va me permettre de revoir la réalité. Je pense qu’il y a certaines choses que l’on obtient par le biais de ce processus, par exemple on peut entrevoir une image de soi différente de celle que l’on avait avant. Parfois ce décalage crée un effet comique.

– On dit souvent de vos films qu’ils sont pessimistes et tristes. Ce n’est pas exactement mon avis. À mes yeux ils traitent avant tout des problèmes de communication entre adultes d’aujourd’hui, entre les femmes et les hommes notamment. À l’image de cet homme marié, dans LE JOUR OÙ LE COCHON EST TOMBÉ DANS LE PUITS, qui ne parvient pas à dire à sa femme qu’il l’aime, mais qui parvient plus facilement à le dire à une prostituée. Vos films ne sont pas tristes : c’est éventuellement le point de vue personnel du spectateur qui peut les rendre tristes. Êtes-vous d’accord avec cette analyse ?

J’ai dit tout à l’heure que le regard du spectateur achevait en quelque sorte mon processus. Je pense qu’il n’y a pas une bonne réaction, ça dépend des spectateurs, de leurs tempéraments, de ce qu’ils vivent en fait au moment où ils voient mon film. J’en ai vu qui riaient du début à la fin, d’autres qui avouaient avoir trouvé l’ensemble vraiment trop triste. Je pense que les deux interprétations sont possibles. Disons que je me mets à la place du spectateur, et que j’aimerais lui montrer une certaine compassion par rapport aux situations, parfois ternes, qu’il vit au quotidien : j’aimerais lui montrer un peu de gaîté, un peu de joie.

– Nous parlions de pessimisme, et l’un de vos films le plus optimiste est sans doute LA VIERGE MISE À NU PAR SES PRÉTENDANTS. Le titre original est superbe, c’est un cri d’amour : Oh ! Soo-Jung ! Il illustre parfaitement le film. N’avez-vous pas été déçu que le titre original ne soit pas repris pour la distribution internationale ?

Non, je n’ai pas été déçu parce que le titre anglais vient de moi (rire). Même si j’aime bien aussi le titre coréen, c’est le titre anglais que j’ai eu le premier en tête. Merci en tous les cas pour l’interview, j’ai beaucoup aimé vos appréciations, tous ces petits détails. Merci.

Je remercie vivement Hong Sang-soo, sa traductrice pour leur temps et leur amabilité, ainsi que mon ami Nico et toute l’équipe de Mk2 qui nous a permis de travailler dans les meilleures conditions, toujours dans la bonne humeur.

Oli

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Le Jour où le cochon est tombé dans le puits
Aka : The day a pig fell into the well
Année : 1996
Durée : 1h55
De : Hong Sang-soo
Avec : Bang Eun-hee, Cho Eun-sook, Kim Eui-sung, Lee Eung-kyung, Myeong Sun-mi, Song Kang-ho

Un écrivain raté, la femme qu’il aime mais qui est mariée à un autre, une amante prête à tout, le mari bafoué et paumé, et d’autres personnages encore qui se retrouvent pour des corps à corps… tour à tour sensuels et miséreux.

LE JOUR OÙ LE COCHON EST TOMBÉ DANS LE PUITS est sorti en 1996 et a créé un petit évènement en Corée du Sud. Preuve en est que le cinéma d’auteur est très loin d’être mort au pays du matin calme. Depuis Hong Sang-soo a continué son petit bonhomme de chemin et est finalement parvenu à se faire un nom jusqu’en dehors de ses frontières (tant mieux pour nous).

Empruntant ses thèmes dans le morne quotidien de ses contemporains, Hong Sang-soo tisse et étire ses toiles savantes, et plonge dans la tourmente des émotions les âmes torturées de gens a priori sans histoires. Les sujets abordés n’ont certes rien de véritablement nouveau : amour, désir, jalousie, désespoir… mais le tout est fait avec tellement de justesse et de doigté, que l’on peut difficilement ignorer toutes ces réactions que le film provoque en nous.

Savoir saisir ce qui fait le tout et le rien des sentiments humains, décortiquer l’inconscient, cette zone aléatoire que l’on pensait indéchiffrable, voilà à quelques choses près ce dont est capable le réalisateur sud-coréen. La finesse dont fait preuve ce dernier pour aborder ces thèmes chers à son cœur se répercute visiblement sur ses acteurs, ici en état de grâce. Dans des rôles peu élégants pour certains (l’artiste raté devenant de plus en plus irascible, rongé par le désespoir dans son entier), ceux-ci insufflent à leurs personnages une vérité éclatante de noirceur, de rage et de misère. Par leur intermédiaire, et sans nul doute aussi par une clairvoyante direction d’acteurs, Hong Sang-soo nous dresse avec talent un sombre constat de ce qui enfante et cultive la faiblesse humaine. On pourrait alors croire que cette histoire est peuplée d’antihéros. Non, c’est bien plus triste que cela : ces femmes et ces hommes n’ont rien de spécial, rien qui puisse les démarquer du reste du genre humain… car ils sont le genre humain. Certes Hong Sang-soo n’a pas choisi ses personnages au hasard et a privilégié des êtres fragiles… Quoique le terme » fragilisés » serait sans doute mieux adapté. Fragilisés par un amour raté, un succès professionnel qui se dérobe, une accumulation de doutes et de contrariétés. Un chemin sinueux et semé d’embûches, de bonheur parfois. Un passage obligé qu’on appelle la vie. Dans son film Hong Sang-soo n’a pourtant rien épargné à ses protagonistes, et c’est sans doute parce qu’ils n’ont jamais pu ne serait-ce qu’entrevoir ce bonheur par le plus petit bout de la lorgnette qu’ils se laissent ainsi aller, perdus, rageurs, meurtris. Un peu rêveurs aussi.

Je préfère ne pas entrer plus précisément dans les détails de l’histoire, ne rien révéler d’un film qui va petit à petit se dévoiler pour étaler une construction intelligente et précise, lente… et implacable. Pour un premier long métrage Hong Sang-soo signe donc une réussite presque totale, et même si on a parfois du mal à s’impliquer dans le récit, à quitter son simple habit de spectateur pour accompagner véritablement les acteurs, on ressort inévitablement du film en ayant l’impression d’avoir assisté à quelque chose de différent.

À quelque chose d’important.

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Le Pouvoir de la Province de Kangwon
Aka : Power of Kangwon province
Année : 1998
Durée : 1h50
De : Hong Sang-soo
Avec : Jong-hak Baek, Jaehyun Chun, Sunyoung Im, Yoosuk Kim, Yun-hong Oh, Hyunyoung Park

Jisook vient de rompre. Histoire de changer d’air, elle accepte d’accompagner deux de ses amies l’espace de quelques jours, dans la Province de Kangwon.

Le réalisateur Hong Sang-soo continue sa délicate mais implacable étude des mœurs amoureuses sud-coréennes et nous livre ici, deux ans après le très bon JOUR OU LE COCHON EST TOMBÉ DANS LE PUITS, un film au moins aussi riche et novateur que le fut son premier long métrage. Difficile dès lors de livrer un avis critique véritablement constructif sans trop en dévoiler, sans trop dévaloriser le tout également. Car LE POUVOIR DE LA PROVINCE DE KANGWON est un film sensitif, qui va au cœur de choses parfois très douloureuses. Chercher à coucher l’expérience que l’on fait d’un film de Hong Sang-soo sur papier (ici sur disque dur) est donc une mission extrêmement périlleuse. Il faut absolument le voir, et donc le vivre, car le talent du réalisateur sud-coréen est tel qu’il vous immergera complètement dans son intrigue, vous submergera des sentiments contrastés de ses protagonistes sans pour autant verser dans la facilité en ayant recours à des effets appuyés. Non Hong Sang-soo n’est pas du genre à manipuler son spectateur. Au contraire, il nous transporte, nous passionne presque deux heures durant, au fil d’une histoire qui n’a pourtant rien de renversant ou de cruellement original. Il s’agira ici d’amour, de rupture, de la façon dont les gens l’appréhendent de manière radicalement différente. Pour mettre en scène le quotidien, la banale vie de nos contemporains, Hong Sang-soo use d’une histoire à tiroirs d’une très grande richesse structurelle. Une mise en scène intelligente donc, pour un récit qui se révélera passionnant.

Car il parle à tous.

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La vierge mise à nu par ses prétendants
Aka : The virgin stripped bare by her bachelors
Année : 2000
Durée : 2h06
De : Hong Sang-soo
Avec : Lee Eun-ju, Han Myeong-gu, Jeong Ho-bong, Lee Hwang-Ui, Kim Yeong-dae, Song Mi-Jung, Mun Seong-kun, Park Mi-hyeon, Cho Ryeon, Cho Won-Hee, Seon Yu

Soo-jung semble sortir avec son patron. Mais le jour où celui-ci lui présente son jeune ami Jae-hoon, une étrange liaison va subitement naître et les unir. Soo-jung va néanmoins persister à se refuser à ses deux prétendants : elle serait toujours vierge.

Toujours aussi patients, toujours aussi savants : les films de Hong Sang-soo sont ainsi faits. Presque parfaits. Le réalisateur sud-coréen signe ici son troisième long métrage, et sa troisième grande réussite. Un peu moins désenchanté que les films précédents, LA VIERGE MISE A NU PAR SES PRÉTENDANTS est à prendre comme un difficile mais sincère cri d’amour, qui aura mis tant de temps à percer qu’il ne sera poussé qu’en toute fin de film. Le titre original reprend d’ailleurs cet instant, si beau, si touchant. Regrettons simplement que les distributeurs français n’aient pas cru bon de se le réapproprier.

Une nouvelle fois, Hong Sang-soo adopte un ton cru (qui rend ses scènes d’amour si réelles) et très fin à la fois : une intelligence dans la science du comportement humain qui a peu d’égal dans le cinéma contemporain, et que l’on pourrait alors (peut-être et avec de gros guillemets) » comparer » à Ozu (après tout l’ordinaire a toujours été, pour ces deux hommes, la principale source de leur imaginaire) ou à Rohmer, ce poète de la séduction.

Pour illustrer ces histoires d’amours, d’échecs, de vie et d’espoirs, Hong Sang-soo fait preuve, comme à son habitude, d’une maîtrise technique à toute épreuve : depuis ses cadrages si envoûtants, n’hésitant pas à temporiser là où d’autres s’amuseraient à emballer le récit, jusqu’au montage et ces prises de risque narratives de tous les instants, Hong Sang-soo transforme chacun de ses nouveaux longs métrages en une expérience unique.

Immersif au possible, LA VIERGE MISE A NU PAR SES PRÉTENDANTS nous plonge, deux heures durant, dans les doutes, les désirs et les douleurs d’une jeune femme. De ses amants aussi. D’une richesse inouïe, le film de Hong Sang-soo brosse ainsi trois portraits, trois différentes expériences de la vie. Il nous explique également comment, suivant les points de vue ou les aspirations de chacun, peuvent se nouer ou se briser des destins. On s’aperçoit alors que selon ces détails, tous ces petits riens qui font notre quotidien, notre mémoire ne retient que ce dont elle veut bien se souvenir. Sélective au possible, elle ne fait sienne que ce qui la flatte, l’intéresse, tout ce qui fait qu’elle respire.

Aussi profond sur la forme que sur le fond, le tout auréolé d’une direction d’acteurs époustouflante, LA VIERGE MISE A NU PAR SES PRÉTENDANTS est un film tout simplement immanquable.

Oui, avec Hong Sang-soo le cinéma est intelligent et beau.

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Turning Gate
Aka : Saenghwalui balgyeon
Année : 2002
Durée : 1h51
De : Hong Sang-soo
Avec : Chu Sang Mi, Kim Sang kyung, Ye Ji Won, Kim Hak Sun

Gyung-soo, un acteur de théâtre qui peine à véritablement décoller, rend visite à un ami d’enfance qu’il n’a pas revu depuis des années. Celui-ci lui présentera une amie danseuse prénommée Myung-sook, qui tombera immédiatement folle amoureuse de Gyung-soo. Gyung-soo qui ne va pas résister longtemps aux avances de la charmante artiste… mais qui ignorait que son ami avait toujours été attiré par elle.

La Porte Tournante (qui donne son nom au film : TURNING GATE) est un haut lieu touristique en Corée du Sud. C’est aussi une légende, et bien entendu une métaphore sur la vie, sur ces choix que l’on fait parfois, ces petits riens qui chamboulent tout, qui nous font prendre un chemin plutôt qu’un autre…  enfantant alors, au gré des jeux de l’amour et du hasard, bonheur, tristesse ou désespoir.

Hong Sang-soo nous conte ainsi les mésaventures amoureuses d’un jeune homme bien sous tous les rapports : Gyung-soo. Ce dernier connaît certes quelques difficultés dans son travail, mais il n’en continue pas moins de vivre, de sortir, de rencontrer et d’aimer des femmes. Il fera ainsi la connaissance de Myung-sook, mais ne pourra répondre à ses attentions : si le coup de foudre est soudain, il n’est pas toujours facilement partagé. Au contraire, lorsqu’il croisera par hasard la jolie Seon-young, une jeune mariée, il en tombera immédiatement fou amoureux, sa passion tournant alors rapidement à l’obsession.

Des corps se rapprochent, des langues se délient, des cœurs pourtant, se fuient. Dans TURNING GATE le réalisateur Hong Sang-soo nous démontre donc qu’en amour, de règles il n’y en a pas. Une jolie jeune femme peut ainsi déclarer sa soudaine flamme, peut-être presque trop pleine d’amour et de rage, à un homme qu’elle ne connaît qu’à peine, et ne recevoir en retour que des regards vagues, quelques étreintes sauvages, et un simple signe de la main en guise d’au revoir. Ce même homme qui peut pourtant se révéler capable des actes les plus incroyables et inattendus qui soient lorsque la passion croise enfin son chemin. Et c’est quand l’amour le possèdera enfin, qu’il devra faire un choix : face à cette porte, le TURNING GATE, devant laquelle Gyung-soo se tiendra une nouvelle fois, à la fin.

D’une subtilité inouïe et bouleversante, la trame du film, plus linéaire que d’autres longs métrages de Hong Sang-soo (quoique toujours fragmentée), vous étreindra amoureusement, réveillera en vous des souvenirs mélancoliques, heureux ou tristes. Car pour peu que vous ayez connu les mêmes histoires que celles traversées par les personnages de TURNING GATE, ou que vous ayez suffisamment de sensibilité pour vous en imprégner, le film de Hong Sang-soo devrait alors vous faire voyager, de corps en corps, de cœur en cœur. Ceux des protagonistes du film bien entendu, mais le vôtre aussi, s’il sait voir, et écouter. S’il a déjà pleuré.

Avec TURNING GATE, Hong Sang-soo signe une nouvelle fois une œuvre d’une richesse incroyable, truffant son film de détails multiples et parfois anodins, n’hésitant pas à faire preuve d’humour là où on ne l’attend pas nécessairement : un film intelligent, qui invite le spectateur à écouter, à comprendre autrui et ses douleurs. Qui l’invite également à participer, à donner… à ouvrir un peu son cœur.

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La femme est l’avenir de l’homme
Aka : Woman is the future of the man
Année : 2003
Durée : 1h24
De : Hong Sang-soo
Avec : Yu Ji-Tae, Kim Tae-Woo, Seong Hyeona, Kim Ho-jung

Deux amis d’enfance, Lee Mun-ho et Kim Hyeon-gon, partent sur les traces d’une jeune femme dont ils étaient tous deux amoureux, il y a plusieurs années de cela.

Pour immerger le spectateur dans une histoire plus ou moins normale, presque sans surprises, il y a plusieurs solutions : vivre la vie des personnages fantasmés à l’écran par procuration, en s’identifiant à eux, à leurs joies, leurs peines, à leur quotidien étalé sous nos yeux avides d’un voyeurisme parfois déplacé. Il y a une autre solution également : attirer le spectateur sur un terrain tangent, entre fiction et réalité. Plus qu’une simple identification à un personnage, le spectateur évolue au sein même de l’histoire, jonglant entre le scénario du film et ses expériences personnelles, réagissant autant à sa propre vision des choses qu’à celle proposée par le réalisateur. Hong Sang-soo joue un peu sur les deux tableaux : très immersifs, ses films parviennent toujours à nous faire plonger, des heures durant, en apnée dans la vie quotidienne, triste, drôle ou décalée, de gens normaux, presque comme vous et moi. Mais Hong Sang-soo ne nous oublie pas en chemin : immanquablement, il nous fait participer. Car ses films parlent, même pendant les silences. Ils vivent, nous rappellent des souvenirs, des rencontres ratées, des soirées arrosées. Ses films sont la vie : la vôtre, la mienne aussi. Ce qu’elle aurait pu être, ce qu’elle sera, peut-être.

Fidèle à ses principes, le réalisateur sud-coréen fait encore dans l’habituel : la trame de son histoire est donc somme toute assez commune, jamais il ne cherche à y greffer d’éléments inattendus et qui feraient donc basculer le film de la normalité à l’artificialité. Pas de rebondissements au menu donc, pas de personnages au courage ou au tempérament extraordinaires non plus. Juste des femmes et des hommes dans ce qu’ils ont de plus commun. Et par conséquent, d’humain. Dans LA FEMME EST L’AVENIR DE L’HOMME il s’agira de deux amis d’enfance, qui se retrouvent après plusieurs années. Ils ont, par le passé, aimé la même femme. Aujourd’hui ils en reparlent à la fois avec plaisir mais également avec appréhension. Ont-ils fait les bons choix ? Sont-ils heureux dans leurs vies respectives ? Si Hyeon-gon Kim révèle assez ouvertement ses faiblesses, Mun-ho Lee n’affichera pas la même franchise et affirmera vivre heureux avec sa femme, son enfant, dans sa si belle maison. Mais personne n’est dupe, et si rien ne viendra jamais révéler ouvertement le mal qui ronge Lee depuis si longtemps, on ne pourra s’empêcher de mettre un nom sur tous ces silences, ces regards faussement espiègles : la tristesse. Ji-Tae Yu incarne avec talent cet homme dont la si grande maladresse le fait parfois passer pour un inculte, désintéressé de tout, à commencer par les sentiments. Comme toujours, Hong Sang-soo a imposé à ses acteurs une discipline de fer, en ce sens qu’il les a dirigés de A à Z, depuis leur tenue générale jusqu’au ton à adopter pour leurs répliques. Et les acteurs en question s’en sont remarquablement bien sortis, Ji-Tae Yu en tête, au visage ici un peu bouffi, et dont le désenchantement est presque palpable à chaque instant, malgré les sourires et cette grande gueule de façade.

Jamais vraiment triste, le film de Hong Sang-soo se veut être un simple éventail de ce que sont, ou paraissent être, les sentiments humains. Mais cette simplicité n’est qu’un leurre, car de facilité il n’y en a pas. Hong Sang-soo dissimule des indices, des silences complices : il réinvente un cinéma où chaque détail a son importance, où chaque personnage, et chaque spectateur, semble détenir une partie de la vérité, suivant le point de vue adopté. Alors non, il ne suffit pas à Hong Sang-soo de poser sa caméra par terre, quelque part, et de filmer ce qui se passe devant lui. Cette impression de facilité que dégage le film n’est dû qu’au talent du réalisateur : ce travail titanesque effectué avant et pendant le tournage (Hong Sang-soo étant un grand adepte de « l’improvisation planifiée ») qui révèle chez le réalisateur une grande maîtrise de son art. Ainsi qu’une grande connaissance de ses contemporains. Des hommes, des femmes. De ce qui les rapproche, de ce qui les sépare aussi, parfois. Si loin.

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Conte de cinéma
Aka : A tale of cinema / Keuk jang jeon
Année : 2005
Durée : 1h30
De : Hong Sang-soo
Avec : Uhm Ji-won, Kim Sang-kyung, Lee Ki-woo, Kim Myoeng-su, Kye Seong-yong

Un jeune garçon, désenchanté par la vie et tous ces petit tracas pourtant insignifiants aux yeux des plus grands, désire en finir. Son ancienne petite amie, qu’il croise un jour par hasard, décide de lui emboîter le pas.

Un homme au regard perdu, visiblement déçu par son quotidien et ses amis qui n’en sont pas vraiment, sort d’une salle de cinéma. Il aperçoit alors l’actrice du film. Maladroit mais subjugué, il choisit de l’aborder.

Un garçon suicidaire… sa petite amie qui souhaite l’accompagner jusque dans ses derniers faux pas. Un garçon mal aimé, une mère distante et autoritaire. Ce garçon qui hésite finalement à sauter, lorsqu’il s’aperçoit que personne ne va le regarder. Au mieux on s’accroupira, pour ramasser les morceaux épars. Et on se salira.

Kim Dong Soo est un pseudo réalisateur un peu paumé, qui fume, boit, baise quand il a une opportunité. Il croit tomber amoureux d’une femme. Non, pas d’une femme : d’une actrice. Celle-là même qu’il a croisée en sortant de la salle de ciné. Or cette femme n’a pas besoin d’un fan, mais d’un homme pour la réconforter. Censés veiller un ami réalisateur malade, Kim Dong Soo et la jeune femme vont échanger quelques étreintes, et quelques revers. Kim Dong Soo avouera alors en vouloir au réalisateur, pourtant toujours entre la vie et la mort. Pour un film il lui aurait en effet volé son idée : celle du garçon mal aimé, de son désespoir affiché. Mais si davantage qu’une idée, Kim Dong Soo était convaincu qu’on lui avait volé sa vie ?

CONTE DE CINÉMA, le dernier film en date de Hong Sang-soo, propose une nouvelle fois une structure en deux parties : ici la vie, et de l’autre côté du miroir sa vision déformée par le cinéma. Ou peut-être l’inverse… Quand le cinéma s’inspire de la vie, puis que pour magnifier et donner un sens à celle-ci certaines personnes s’identifient à toutes ces histoires fantasmées. Alors oui, le cinéma peut prendre, mais il peut aussi donner. À l’image des films de Hong Sang-soo bien évidemment, qui partagent tellement. Qui donnent tant, et différemment, à chaque spectateur.

Et les choix de réalisation de Hong Sang-soo se justifient alors… Les voix off rébarbatives parce que ce n’est que du cinéma, mais pas le vrai cinéma de Hong Sang-soo. Les multiples zooms, parfois très maladroits, parce qu’une nouvelle fois, le réalisateur sud-coréen veut nous faire penser que ce n’est pas lui à la caméra. Et si quelques zooms subsistent encore lorsque l’on sort de la salle obscure, lorsque l’on s’attarde enfin sur le sort de Kim Dong Soo, c’est sans nul doute pour nous rappeler que nous-mêmes, spectateurs, nous ne sommes que dans une simple salle de cinéma. En gros, Hong Sang-soo parait vouloir nous remettre à notre place.

Après tant de longs métrages immersifs et si puissants émotionnellement parlant, Hong Sang-soo prend donc toute sa filmographie à revers en nous rappelant à l’ordre : attention semble-t-il nous dire, ça ne reste « que » du cinéma… L’exercice de style du réalisateur est donc à proposer avant tout (et avec des pincettes) au spectateur déjà bien au fait de sa filmographie. Le néophyte risque en effet de passer à côté de beaucoup de choses… Notamment le message, le sens profond d’un long métrage parfois exagérément maladroit sur la forme, comme pour mieux nous rappeler à la réalité.

Celles et ceux qui s’attendaient alors à un film puissant, chargé émotionnellement, si profond qu’il les aurait hantés des jours durant à l’image des précédents titres du réalisateur, ressortiront sans doute de CONTE DE CINÉMA un peu déçus. Moi-même je l’ai quelque peu été, à la toute fin du film. Puis j’ai gratté, puis j’ai regardé. Et alors le film m’a parlé. J’ignore encore s’il m’a livré son entière vérité, mais comme tant d’autres longs métrages de Hong Sang-soo, CONTE DE CINÉMA propose différents degrés de lecture. Surtout, il n’a pas une seule vérité. En effet une fois un film terminé, Hong Sang-soo l’abandonne en pâture aux spectateurs passionnés, à charge pour chacun d’y trouver ce dont il a envie. Et parfois besoin.

Ma critique paraîtra sans doute un peu floue aux yeux de celles et ceux qui ne connaissent que trop peu le réalisateur, ou qui n’ont pas encore vu son dernier film. Mais c’est parce que je ne préfère pas entrer plus avant dans les détails, afin que ce CONTE DE CINÉMA prenne son temps, comme il l’a fait avec moi, pour révéler ses surprises mais aussi ses quelques maladresses.

Pour conclure et en résumant CONTE DE CINÉMA dans les grandes lignes, je ne peux que me réapproprier une métaphore toute faite, tirée directement du film qui nous intéresse :
Tomber amoureux d’une actrice, c’est bien. Aimer une femme, c’est mieux.

 

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