Mōjū, Masumura Yasuzo (1969)


MÔJÛ, aka Moju, aka Blind Beast, aka La bête aveugle
盲獣
Année : 1969
Genre : sculptueur
Production : Daiei
Réalisation : Masumura Yasuzo
Avec : Fukanoshi Eiji, Midori Mako, Sengoku Noriko


Un sculpteur aveugle, rongé par des délires obsessionnels, se persuade bientôt que le corps de la jeune Aki constitue ce modèle rêvé, cet écrin secret qu’il n’a encore jamais eu la chance de caresser, qui lui permettrait d’achever enfin son but le plus fou : la mise en forme d’une statue si parfaite qu’elle paraîtrait charnelle.

« Il y avait quelque chose de troublant à vous donner le frisson que de voir un homme, ne disposant que du toucher, admirer la statue nue de la femme qu’il aime. Ses cinq doigts, menaçants comme les pattes d’une araignée, rampaient à la surface du marbre poli. L’homme s’attarda longtemps sur les lèvres semblables à des pétales de fleur. Puis les paumes caressèrent le reste du corps, la poitrine… le ventre… les cuisses…« 

Ces quelques lignes sont tirées d’un roman. LA BÊTE AVEUGLE est en effet l’adaptation d’un livre éponyme de l’écrivain Edogawa Ranpo. Une œuvre sortie en 1931 au Japon, mais qui n’a pas vieilli d’un iota. La plume est en effet moderne, et la trame de l’histoire est prenante de bout en bout. Dans son genre Edogawa Ranpo savait élégamment choquer, et ses nouvelles rivalisaient régulièrement de violence et de perversités, de drames et d’horreurs. Mais tout cela était fait avec sensibilité et même humour, parfois. LA BÊTE AVEUGLE est ainsi l’une des deux ou trois histoires que je préfère dans la carrière de Edogawa Ranpo.

La scène du livre que je cite un peu plus haut, où l’on aperçoit l’aveugle prosterné aux pieds de la statue de la jolie Aki, est reprise à l’identique (ou presque) en ouverture du film de Masumura. Ce n’est, au contraire, pas tout à fait le cas du reste de l’histoire, puisque la trame du long métrage dévie rapidement pour se concentrer uniquement sur les relations tendues, extrêmes et passionnelles, des deux protagonistes dans un schéma qui n’est pas sans rappeler une célèbre chanson de Serge Gainsbourg (mais si, mais si, vous la connaissez : « Je te S-aime, moi non plus ».
Aki et Michio vont ainsi explorer dans toutes leurs largeurs les mystères et délices de l’art du toucher, en repoussant d’avantage chaque jour et chaque nuit les limites de leurs désirs et de leurs fantasmes, épuisant une à une les ressources de leurs plaisirs.


Ci-dessus : le seindrome de Stockholm

L’intrigue est ainsi essentiellement centrée autour de cette relation mêlant habilement répulsion, attirance et dépendance. C’est un tout petit peu regrettable, le roman étant plus riche, ne se limitant pas à cet épisode, car construit à certains moments à la manière d’une intrigue policière glauque et décalée, l’aveugle couché sur papier portant ainsi tous les stigmates d’un effroyable tueur en série, cumulant les meurtres et les mises en scène morbides. Un maniaque désespéré qui connaîtra néanmoins une évolution certaine au contact du corps de la douce Aki.

De son coté, le film brosse le portrait d’un aveugle certes déséquilibré mais qui n’a pas l’âme d’un meurtrier. Un être triste, et pathétique, écrasé par l’autorité d’une mère possessive, presque amoureuse, qui a entretenu la psychose de son fils pour l’empêcher de se fondre dans la société. Le film de Masumura reste malgré tout une œuvre très intéressante, originale, que l’on appréciera peut-être davantage si on ne connaît pas le livre. Car même si l’écrivain Edogawa Ranpo a sans doute rarement été adapté avec autant de finesse et d’application, il faut bien reconnaître qu’un roman perd toujours quelque chose lorsqu’on lui fait abandonner son support papier. Existe-t-il, d’ailleurs, une recette miracle en la matière ? On voit le relatif désastre qui résulte des adaptations trop fidèles (voire presque « case à case ») de certaines bande dessinées (WATCHMEN, pour n’en citer qu’une). D’un autre coté, porter un livre sur grand écran en le remodelant complètement démontre également un manque de respect certain pour l’écrivain mais aussi pour les lecteurs (Kassovitz et son honteux BABYLON A.D. –ah bon avant ce film tout vide c’était vraiment un livre profond signé Maurice G. Dantec ??). Avec le recul, on peut donc dire que Masumura a fait le bon choix, à savoir se réapproprier quelque peu le matériau original tout en respectant sa substantifique moelle et ses obsessions originelles.  Oui, Masumura Yasuzo était bien le cinéaste idéal pour rendre hommage à Ranpo, tant les univers des deux hommes n’ont jamais paru si proches.

Oli :        
Yasuko :

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Quick Review in English:

+ Great actors, strange universe, beautiful sets
+ A good adaptation of an Edogawa Rampo novel
+ Sadistic and stylish atmosphere

– Not always very faithful to the book, but Masumura did a great work

A propos Oli

Amateur de cinéma japonais mais de cinéma avant tout, de Robert Aldrich en passant par Hitchcock, Tsukamoto, Eastwood, Sam Firstenberg, Misumi, Ozu, Claude Lelouch, Kubrick, Oshii Mamoru, Sergio Leone ou encore Ringo Lam (un intrus s'est glissé dans cette liste, sauras-tu mettre la main dessus - attention il y a un piège). Weird cinema made in Japan : échec et (ciné)mat. オリ です, 日本映画専門のブログです 
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