Dossier : cinéma martial au Japon

katana-350x350Le cinéma japonais a toujours été plus psychologique et profond que martialement impressionnant, en matière de scènes d’action. Et même s’il fut un temps où les combats au sabre valaient largement le détour, ces dernières décennies le fossé semble s’être encore élargi entre le Japon d’un côté, et la Thaïlande et Hong Kong, de l’autre. Une étrangeté cinématographique assez paradoxale quand on connaît la place importante des arts martiaux dans ces trois pays. Mais, au Japon, il semble que le poste de chorégraphe ne soit pas (plus ?) du tout valorisé. Il suffit pour s’en convaincre de voir l’état des combats dans les dernières grosses productions nippones, ou encore les difficultés rencontrées par les quelques personnes talentueuses dans ce domaine précis, souvent obligées de se cantonner dans des séries B, voire Z, et n’ayant pas d’autres choix que de rivaliser d’ingéniosité pour s’en sortir malgré des budgets serrés.

Le panorama présenté dans ce dossier n’est sans doute pas exhaustif (je ne suis pas infaillible), mais j’ai essayé de faire au mieux. Tous les budgets y passent, tous les genres aussi : du réalisme en passant par les câbles ou encore les effets spéciaux très spéciaux et les combats post-apocalyptiques. En parlant de réalisme d’ailleurs, je crois que certains perdent parfois de vue ce qu’est le cinéma. Car, pour visiter anonymement quelques forums de vrais pratiquants martiaux (oui je sais qui lit et link mes blogs), j’avoue ne pas trop comprendre comment on peut passer son temps à critiquer le moindre geste technique, ou léger anachronisme, dans un film martial. L’amateur de films martiaux ne devrait pas rechercher, à mon sens, le réalisme absolu. Et les élitistes amoureux et passionnés de leur discipline (c’est tout à leur honneur), devraient plutôt se pencher sur des démonstrations ou des vidéos de compétition en lieu et place de rechercher la perfection au millimètre et le réalisme total et absolu dans un film tourné pour le cinéma. Le réalisme cinématographique n’est pas le réalisme d’un ring ou d’un dojo. Tout l’intérêt est d’avoir l’air réaliste. Pas nécessairement de l’être. Enfin bref, ce n’est que mon avis.

podiumhkmaniaLe premier de la classe (parce qu’il en a) :

Tsujimoto Takanori : un protégé de Oshii Mamoru, avec lequel il tourna deux omnibus (SHIN ONNA TACHIGUISHI RETSUDEN et KIRU), ainsi que deux autres métrages toujours produits par la même boîte (Deiz). Les deux films en question sont HARD REVENGE MILLY et HARD REVENGE MILLY BLOODY BATTLE. Des récits à l’intrigue minimaliste mais crédible, portés par un personnage principal charismatique et une vraie puissance formelle. Car malgré ses scènes d’action fantastiques (surtout vu le budget), Tsujimoto n’oublie de raconter une histoire et de s’intéresser à ses personnages.
Tsujimoto, réalisateur au talent fou qui nous a encore ébloui avec l’immense BUSHIDO MAN en 2013, trouvera je l’espère très bientôt l’opportunité de tourner avec un vrai budget cinéma. Quand on voit le nombre de cancres qui vivent confortablement de leurs films ridicules, on se dit que laisser Tsujimoto Takanori sur la touche est un véritable et impardonnable gâchis artistique…

Le making of de BLOODY BATTLE (en japonais) :

Le trailer du stratosphérique BUSHIDO MAN :

Mais parler du réalisateur Tsujimoto sans envisager son coordinateur des scènes d’action Sonomura Kensuke serait quelque peu injuste. Le travail des deux hommes semble en effet être indissociable, à tel point que les scènes d’action du technicien précité semblent sublimées au contact de la caméra de Tsujimoto Takanori…car lorsque Sonomura Kensuke travaille avec d’autres réalisateurs, le résultat est moins probant (GOO THE KUNG-FUSION BOY, KUNOICHI…). L’inverse est également vrai, puisque le RED TEARS de Tsujimoto (dont l’action était cette fois-ci coordonnée par Asai Hiroki), m’a semblé moins réussi que les autres productions de l’intéressé. Notons que Sonomura a quand même aussi bossé sur BIOHAZARD DEGENERATION, et sur le martialement convaincant ALIEN VS NINJA.

GOO THE KUNG-FUSION BOY, extrait :

Le ventre mou (non pas celui de Sammo Hung) :

Asai Hiroki (JU-JITSU, BATTLE HUSTLE). Peut-être à ce jour le meilleur chorégraphe en activité au Japon. J’exagère ? Oui et non. Oui car avec seulement deux films (partiellement ratés) au compteur, je fais preuve d’une mauvaise foi évidente. Non car, en toute honnêteté (oui c’est compatible avec la mauvaise foi j’ai révisé chez Dvdrama), les quelques combats aperçus dans JU-JITSU (réalistes) et BATTLE HUSTLE (au contraire très câblés) sont assez incroyables pour du V-Cinema au budget ridiculissime. Epaulé par l’increvable Kurata Yasuaki, Asai Hiroki a tout intérêt à progresser dans la gestion du rythme et dans la mise en place de ses histoires et personnages…au risque d’effrayer les potentiels producteurs à venir. Ou alors pourrait-il peut-être se contenter du rôle de chorégraphes dans des productions plus huppées ?

JU-JITSU : le fight final

BATTLE HUSTLE : l’intro

Ohara Gô : big boss de l’écurie Ohara Bros, Ohara Gô est, depuis quelques années, à l’origine d’un très grand nombre de séries B (voire Z). Son abnégation et son coté décomplexé font plaisir à voir, même si tout cela fait, encore souvent, trop amateur. Après l’action de DEATH TRANCE, Ohara Gô connut pourtant sa petite heure de gloire (méritée) avec les chorégraphies de ONECHANBARA THE MOVIE (dont le buzz fit rapidement le tour de la toile). L’intéressé a alors multiplié les projets en tant que simple responsable des scènes d’action, mais souvent pour des résultats très quelconques (CARRASCO RIDER, ONECHANBARA VORTEX, SHAOLIN BABA, SAMURAI PRINCESS). Ohara Gô s’est aussi lancé depuis peu dans la réalisation pure et simple. Son premier film intitulé GEISHA VS NINJAS fut même distribué en DVD outre-Atlantique (j’imagine la tête des acheteurs américains), avec au final un pur produit fauché, symbole d’un V-Cinema un peu prétentieux qui cherche à atteindre des cibles marchandes qui ne correspondent pas à ses moyens.

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Son deuxième film, ensanglanté par Nishimura Yoshihiro, connut également une belle couverture médiatique : GOTHIC & LOLITA PSYCHO, bien qu’imparfait, demeure malgré tout pétri d’envie et de bonnes intentions, toujours dans un style surréaliste et câblé. Pour ma part j’attends quand même Ohara Gô à un autre niveau. J’espère qu’il progressera encore, même si les promesses entrevues dans le très bon film noir ASSASSIN et surtout dans RONIN POP (pour le côté martial) laissent augurer des lendemains qui chantent…et qui tatanent !

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Nishi Fuyuhiko : chorégraphe de l’excellent (et très sérieux) KURO-OBI et réalisateur du très moyen mais martialement sympathique HIGH KICK GIRL (les coups font vraiment «portés»), Nishi Fuyuhiko a quelque peu refroidi mes ardeurs avec la suite de HIGH KICK intitulée K.G. (Karaté Girl), sur lequel l’intéressé fut non pas réalisateur mais chorégraphe. Les combats y sont moins impressionnants (les cascadeurs semblent attendre les coups) et seuls les envolées de Takeda Rina et de Tobimatsu Hina apportent du souffle à tout cela. Mais rien que pour HIGH KICK GIRL (si on fait l’impasse sur ses ralentis hideux pour se concentrer sur la technicité des fights) et KURO-OBI, Nishi Fuyuhiko mérite qu’on lui accorde un certain crédit en matière de combats filmés.

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Shimomura Yûji. Issu de la génération VERSUS, il a prouvé à maintes reprises qu’il pouvait s’en sortir avec des chorégraphies barrées et outrancières, malgré des budgets minuscules. Depuis 10 ans malgré tout, il peine à véritablement décoller au cinéma : des piges chez Kitamura, la réalisation de DEATH TRANCE, un bon boulot sur l’action de SHINOBI, puis une simple démo en forme de court-métrage (YASSY). Mais à en croire son CV, il serait plus occupé du côté des jeux vidéo. Dommage. Son binôme avec Sonomura Kensuke sur ALIEN VS NINJA, et ses chorégraphies réussies dans EVIL NINJA prouvent malgré tout que l’intéressé est toujours bien vivant.

YASSY PART 1 :

YASSY PART 2 :

Les mauvais poings :

Sakaguchi Tak (MUTANT GIRLS SQUAD, SAMURAI ZOMBIE). Lancé à toute allure par son rôle dans VERSUS, Sakaguchi Tak a par la suite multiplié ses interventions dans un certain cinéma d’action (pas de premier plan). Acteur, responsable des scènes d’action ou même réalisateur (MUTANT GIRLS SQUAD, SAMURAI ZOMBIE). Honnête et pas forcément aussi prétentieux qu’un Kitamura (stylistiquement parlant), Sakaguchi Tak ne semble pas être capable de faire de vraies étincelles. Une carrière correcte, en quelque sorte, mais qui ne côtoiera jamais les étoiles (même s’il collabore parfois avec des réalisateurs confirmés, comme Sono Shion : WHY DON’T YOU PLAY IN HELL?). Comme j’espère me tromper, je place malgré tout une petite pièce sur lui. On en reparle dans dix ans.

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Chiba Seiji : un réalisateur sans gros budget (ni vrai talent ?) mais qui sait bien s’entourer. Que ce soit avec Sonomura Kensuke ou Shimomura Yûji, ses petits films (ALIEN VS NINJA, EVIL NINJA) ont toujours livré de bonnes scènes d’action, déjantées et énergiques. Hélas comme souvent dans ce genre de situation, sorti des scènes d’action, il ne reste pas grand-chose à se mettre sous la dent… Notons également que son dernier métrage en date, KUNOICHI, déçoit sur toute la ligne.

Un combat très fun de ALIEN VS NINJA :

Un bon fight dans EVIL NINJA :

Hors concours : Kitano Takeshi. Ou comment Kitano, qui n’est pas un spécialiste du genre, prouve avec son ZATOICHI qu’un réalisateur de génie peut absolument tout filmer…contrairement à tant d’autres réalisateurs plus ou moins mainstream qui prennent par-dessus la jambe les scènes d’action lorsqu’ils tournent un film dans un univers martial : GOEMON ou ZATOICHI THE LAST, par exemple. Quant à Kitamura Ryûhei (qui déniaisa un certain public avec son VERSUS), il semble être passé à autre chose, et ce n’est pas plus mal tant son horrifique MIDNIGHT MEAT TRAIN s’est révélé excellent, et BATON extrêmement original (à défaut d’être vraiment convaincant). Notons, pour terminer ce petit panorama, qu’un nouveau venu risque bien de bousculer la hiérarchie établie : Tanigaki Kenji, un ancien disciple de Kurata Yasuaki qui a souvent travaillé avec Donnie Yen, a livré un excellent travail de chorégraphe sur le film RURÔNI KENSHIN, se permettant même de varier les genres et les approches, tout en mettant légèrement en avant un style surréaliste. Vivement la suite de ses aventures martiales !

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En conclusion, on peut affirmer sans prendre de grands risques que le Japon ne rattrapera jamais Hong Kong et la Thaïlande dans le domaine du cinéma martial. Mais arrêter d’y croire, ce serait un peu triste, non ? Car le cinéma, c’est aussi du rêve, quelque part.

[Ce dossier a été originellement publié en août 2011 sur le site Hkmania. Des modifications et mises à jour ont été effectuées pour sa mise en ligne sur échec et (ciné)mat en mai 2014]

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